Les universités d’été franco-allemandes avec pays tiers – perspectives géopolitiques

En accordant en septembre 2012 son patronage à la 2ème Université d’été franco-allemande et européenne consacrée au droit de l’énergie et de l’environnement, le Ministre délégué chargé des Affaires européennes de l’époque, Bernard Cazeneuve, a voulu rendre hommage à une formule de prérentrée académique dont « le succès ne se dément pas et qui s’exporte même, ce qui contribue au rayonnement de la coopération franco-allemande en Europe ».

En effet, l’Université de Paris Ouest-Nanterre-La Défense peut se targuer d’être  pionnière en matière de création d’universités d’été franco-allemandes et européennes en sciences juridiques et de voir ce nouveau type d’internationalisation des études et de la recherche figurer en bonne place parmi les manifestations du cinquantenaire du Traité de l’Elysée. Favorisant  le transfert des connaissances en recourant à des approches de droit comparé, sa démarche reflète parfaitement celle que les cursus franco-allemands de Paris Ouest-Nanterre-La Défense ont promue dans le cadre de leur réseau européen de coopération universitaire (Nanterre network) développé dès le début des années 1990 par la mise en place de cursus intégrés transfrontaliers et de cotutelles de thèses binationales. Si la coopération entre la France et l’Allemagne s’est avérée un formidable vecteur des échanges universitaires, force est de constater que ces nouvelles structures impliquent, depuis plusieurs années déjà, des pays tiers au couple franco-allemand. Soutenus par l’Université Franco-Allemande (UFA), l’Université Paris Ouest-Nanterre-La Défense et ses partenaires allemands (principalement Potsdam) ont ouvert leurs cursus intégrés franco-allemands aux universités d’autres pays d’Europe voire du Monde. Dans ce cadre, ils ont développé des projets d’études et de recherche tri-nationaux en droit comparé baptisés  « universités d’été » et « ateliers pour jeunes chercheurs ».

(I)

Ces universités d’été présentent – aussi bien pour leurs objectifs que pour leur fonctionnement – un certain nombre d’atouts qui les rendent originales et attrayantes par rapport à l’offre académique classique.

Relevons-en notamment cinq :

1° Les universités d’été offrent des perspectives fructueuses en se focalisant sur les enjeux juridiques de l’intégration européenne, donc des questions sociétales vitales, comme le souligne à juste titre Bernard Cazeneuve : « Le droit accompagne, guide et encadre l’évolution de nos sociétés. Il contribue donc à leur convergence, qui est un des objectifs politiques de la relation franco-allemande depuis 1963». Organisées depuis 2004 – année de l’élargissement de l’Union européenne vers les pays d’Europe centrale et orientale – ces universités d’été se proposent,  à l’instar de la première et principale d’entre elles (organisée par Paris Ouest, Francfort s.M. et Vilnius),  qui a lieu chaque année à Vilnius (Lituanie), de suivre l’évolution du droit dans le cadre de l’Union européenne en analysant les grandes lignes du processus d’harmonisation des législations et pratiques en cours.  

2° Ancrées essentiellement dans le domaine du droit européen comparé, les universités d’été contribuent non seulement à la compréhension juridique mutuelle, mais aussi à la découverte des dimensions sociétales des pays.  Insistant – après le refus, par référendum, du traité établissant une Constitution pour l’Europe par les Pays-Bas et la France en 2005 – sur les contraintes et les obstacles qui freinent le processus d’intégration européenne, leurs organisateurs estiment qu’une réflexion s’impose pour cerner la question de l’identité européenne et pour mieux expliquer le projet européen, ses présupposés et ses politiques dans le contexte de la mondialisation. Autrement dit, la diversité des intervenants – une large place est faite aux historiens, politistes, économistes et sociologues – permet une approche pluridisciplinaire dans le traitement de questions juridiques et révèle des problématiques parfois insoupçonnées.

3° Réunissant enseignants-chercheurs, doctorants et étudiants (en général de niveau Master) dans une ambiance conviviale et moins formelle que celle habituellement rencontrée sur les bancs de l’université, les universités d’été se prêtent à des démarches pédagogiques novatrices. Conçues comme un forum ouvert au dialogue, elles sont susceptibles de contribuer à une meilleure perception du droit et à l’enrichissement intellectuel des étudiants et des doctorants, voire de valoriser ceux-ci comme interlocuteurs des enseignants-chercheurs et des professionnels. Les ateliers permettent une implication intensive des étudiants dans une démarche interactive : encadrés par des enseignants-chercheurs, ils participent à un travail de groupe initié en amont de l’université d’été et présentent les résultats de leurs travaux dans le cadre d’un atelier.

4° Les universités d’été organisées dans des pays tiers ont vocation à éveiller l’intérêt pour les langues et cultures juridiques française et allemande. Elles offrent la possibilité d’une immersion des étudiants et enseignants allemands et français dans la langue et la culture du pays tiers. Leur effet collatéral, peut-être le plus frappant, réside dans le fait qu’elles font découvrir aux étudiants le métier d’interprète et de traducteur : le français et l’allemand étant les langues de travail, ceux-ci sont amenés à s’exercer à l’interprétation consécutive des conférences !  Le recours à la langue anglaise a déjà eu lieu, mais il est atypique pour nos Universités d’été. Nous les considérons comme une occasion de transmettre, autant que faire se peut, nos cultures juridiques nationales par l’intermédiaire de nos langues nationales. Derrière cette conception, il y a l’idée d’une saine émulation, d’une Europe dynamique qui dans un monde toujours plus global refuse toute évolution mono-culturelle et donc l’orientation uniforme calquée sur le ‘modèle’ anglo-américain. L’Europe affirme ainsi sa diversité linguistique et culturelle.

5° Pour les étudiants, la validation des résultats des universités d’été est possible : les notes obtenues dans le cadre des ateliers peuvent être comptabilisées au titre du contrôle continu des matières correspondantes du cursus franco-allemand intégré franco-allemand. Pour certains étudiants, les travaux  sont fondés sur des recherches préliminaires dans le domaine de leur futur sujet de thèse, recherches qui seraient favorisées par une coopération étroite avec un collège doctoral franco-allemand (en cours d’élaboration).

(II)

En « délocalisant le campus » via ces universités d’été, nous allons à la rencontre de nouveaux publics et de nouveaux partenaires. Les échanges pédagogiques et scientifiques en sont enrichis et assurent aux enseignants et étudiants la découverte d’autres cultures universitaires et sociétales.  Cette découverte n’est dorénavant plus limitée à l’espace européen. Ainsi les Universités de Paris Ouest-Nanterre et de Potsdam ont-elles récemment lancé un dialogue franco-allemand avec les pays du Maghreb sous la forme d’une université d’été à Tunis en coopération avec Tunis-El Manar. Invitées par la Fondation Robert Bosch et l’UFA à travailler sur une « approche interdisciplinaire des sciences publiques : droit civil, droit administratif, politique, économie, société, droit comparé », les deux universités et leur partenaire tunisien ont accepté une mission aux enjeux géopolitiques marqués, en se proposant :

-d’analyser les évolutions juridiques, politiques, économiques et socio-culturelles de la Tunisie dans la période actuelle et, dans la mesure du possible, dans d’autres pays du Maghreb en voie de refondation (elles ont la ferme conviction que la Tunisie, berceau du « printemps arabe », a le potentiel pour réussir, progressivement, aussi bien la transition démocratique que la restructuration et la revitalisation de son économie);

-d’examiner dans une approche pluridisciplinaire (France, Allemagne, Pays du Maghreb) les expériences historiques des différents pays dans les domaines en question afin de faire émerger des points de comparaison et de convergence qui pourraient alimenter la réflexion sur les politiques publiques les mieux adaptées à la situation du Maghreb.

-d’élargir ensuite le débat à l’espace méditerranéen, situé au carrefour des droits européens et nord-africains, et en particulier aux conditions de la mise en œuvre d’un cadre commun de coopération.

 (III)

En conclusion, on soulignera que ces innovations pédagogiques – dans le cadre desquelles l’étudiant est considéré comme une personne active qui participe elle-même, en accord avec les enseignants-chercheurs, à la construction de son socle de connaissances –  peuvent s’inscrire dans le contexte de la réforme des universités. En outre, elles se placent dans le cadre plus large d’une diplomatie scientifique franco-allemande qui pourrait proposer un instrument nouveau et original aux ‘acteurs’ universitaires. Le terme de diplomatie scientifique ne me semble pas ici usurpé, surtout si l’on considère l’accueil qui a été fait à nos initiatives par les représentants diplomatiques français et allemands à travers l’Europe voire hors d’Europe, à Tunis ou, dernièrement, à Lima. Le Pérou est une jeune démocratie qui a connu de nombreuses violations des droits de l’homme pendant les dictatures successives et lors de la lutte contre le terrorisme du Sentier Lumineux.  Lors de mon récent entretien avec la Ministre de la Justice du Pérou et de ses deux vice-ministres (le 29 avril 2013 à Lima), il s’est avéré qu‘il y a une volonté du gouvernement péruvien de faire participer ses fonctionnaires aux ateliers de notre première Université d’été franco-germano-péruvienne centrée sur les questions de corruption et de gouvernabilité, ainsi que sur les valeurs de démocratie et de citoyenneté. Le simple fait que ce pays ait créé en 2011 un Ministère de la justice et des droits de l’homme est très significatif. Ainsi, les universités d’été peuvent-elles être l’instrument souple d’échanges de plus en plus nombreux entre enseignants-chercheurs et professionnels et ouvrir des perspectives géopolitiques insoupçonnées.
 

Août 2013

Pr Otmar SEUL
professeur des universités émérite,

Paris Ouest Nanterre La Défense

co-fondateur du cursus intégré Paris Ouest / Potsdam en sciences juridiques (Université Franco-Allemande)
http://www.droit-fr-all-paris-ouest.fr/

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